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    Discours de fermeture

     

     

    Festival Virtuel de La Nouvelle 2017

    (À l'année prochaine pour de nouvelles aventures.

    Merci à tous.

    Vous avez été plus de 2000 à suivre ce Festival inédit...)


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    Maman

     

    Il est tôt. Elle a réveillé son fils en arrachant du bout des doigts le bâillon qui collait encore à sa bouche. Il lui a tendu les bras, mais elle a reculé en lui disant de se dépêcher, il faut partir. Pablo a remis ses câlins au fond de sa poche.

    Maman est très agitée. Elle ne porte pas ses gants, ce matin, ceux qu’elle utilise pour le toucher. Elle lui a promis une surprise depuis plusieurs jours. Une surprise... elles sont rares. Peut-être même qu’il n’en a jamais eu. Il essaye de se souvenir, mais rien ne lui vient à l’esprit. Son jeune âge, sans doute. Pablo a douze ans. Il vit dans une chambre sans fenêtre ni confort. Son matelas sans draps est posé sur le sol. Une couverture les réchauffe, lui, Doudou et son ami Tom. Maman se fâche quand ils parlent trop fort. Elle ne supporte pas et elle lui enlève Doudou pour une durée indéterminée. Ces moments sont difficiles à vivre pour Pablo, et Tom se moque en lui disant qu’il n’est qu’un bébé. Alors il rengaine ses larmes et joue avec lui. Heureusement qu’il est là.

    La veille, Pablo a vomi. Il est fragile. Ce qu’il avait dans son bol ne sentait pas bon. Maman ne l’a pas toléré et elle l’a obligé à avaler ce qu’il avait vomi. Bien entendu, cela n’en finissait plus. Elle était exaspérée et dans une rage folle. Il se taisait et s’exécutait, en silence. Manger, vomir, manger son vomi et vomir son vomi. Elle aussi rejette tout ce qu’elle dévore. Pablo parvient à l’observer, la porte de sa chambre ne ferme pas à clé. C’est un détail auquel Maman n’a jamais prêté attention. Elle absorbe des quantités énormes de nourriture, elle va aux toilettes et il l’entend.

    Il réfléchit beaucoup, il a du temps pour ça, et avec Tom ils échangent sur la vie de Maman. Pourquoi est-elle si triste ? Pourquoi se met-elle en colère contre lui ? Tom lui apporte quelques éléments de réponse, mais surtout du réconfort. Ils parlent à voix basse pour ne pas la déranger.

    Maman est une femme coquette. Dans la salle de bain, le matin avant de partir à son travail, elle brosse ses longs cheveux lentement, et forme un magnifique chignon à la manière des danseuses de l’opéra ; il se dresse haut perché et très serré sur le milieu de son crâne. Son visage lisse, ainsi dégagé, se révèle dans toute sa froideur. Elle se maquille : du carmin sur ses lèvres minces et un trait noir sous les cils inférieurs pour souligner ses grands yeux bleus. Et elle se parfume, il n’aime rien autant que ces effluves qui l’enivrent. Il les reconnaîtrait entre mille.

     

    Pablo l’épie, elle est toute sa vie. Parfois, elle s’assoit sur le bord de la baignoire, les jambes écartées, et elle se pique de manière convulsive l’intérieur des cuisses en donnant des coups secs et précis avec une longue aiguille. Sur sa peau apparaît une multitude de perles rouges. Il adorerait la serrer dans ses bras et l’embrasser. Mais Maman souffre d’allergies, il n’a pas le droit de la toucher. Et s’il a besoin de soins, c’est avec des gants qu’elle s’affaire. Le jour où il a été couvert de puces, il a cru qu’elle allait s’étouffer. Elle a été contrainte de le laver et de le débarrasser de ces parasites un à un, avec ses gants.

    Le dimanche matin, elle se prépare pour l’office religieux. Elle y va seule, Pablo n’a pas l’âge de prier ; l’église n’est pas un lieu pour les enfants. Elle revêt pour cette occasion un tailleur sombre, près du corps qu’elle a fort mince. Pablo observe Maman, et lorsqu’elle passe le pas de la porte, il sort de son antre. Par la petite fenêtre de la salle de bain, il contemple le monde extérieur. Perché sur le siège des toilettes, il aperçoit le voisin qui se rend lui aussi à la messe dominicale. Maman et lui se rejoignent sur le trottoir et marchent ensemble :

    Bonjour Madame.

    Bonjour Monsieur.

    Beau temps, n’est-ce pas ? Comment allez-vous ? Et votre Pablo ?

    — Je viens bien. Merci. Pablo est un fils formidable. J’ai beaucoup de chance de l’avoir, vous savez. Il est un peu malade ce matin, j’ai préféré le laisser se reposer. 

    Pablo la regarde s’éloigner, se tordant le cou pour ne rien perdre du spectacle. Cette conversation, il la connaît par cœur. Parfois il imagine d’autres variantes : il n’est plus souffrant, mais il a filé en Amérique combattre aux côtés de ses frères les Indiens.

    Il ne s’aventure pas au-delà de ce que Maman lui permet : la salle de bain, les toilettes. En retournant dans sa chambre, une odeur âcre le saisit à la gorge. Une fenêtre serait la bienvenue. De l’air frais pourrait circuler, et Maman serait moins indisposée. Il rejoint Tom et Doudou sur le matelas et leur raconte ce qu’il a vu et entendu par la lucarne. Tom est impressionné par ce récit fabuleux ! Il veut davantage de détails :

    — Y a-t-il du soleil ? Est-ce qu’il pleut ? Et toi, tu connais le goût de la pluie ? Tu as vu la couleur du ciel, la forme des nuages ?

    Ensuite, c’est au tour de Doudou de faire le curieux :

    — C’est quoi, la surprise ? Tu crois qu’on va aller dehors ? Comme ce serait chouette ! 

    Pablo passe ses journées et ses nuits dans sa petite chambre. Tout ce qu’il sait du monde extérieur lui parvient de la télévision qu’il écoute à travers le mur ou des conversations qu’il perçoit. Comme il aimerait aller à l’église pour y prier et rencontrer enfin Jésus ! Maman lui en parle si souvent. Un jour de colère, elle lui a craché qu’il était le fruit du péché et qu’il n’avait pas de père, qu’il avait été conçu dans la malédiction et dans la douleur. Tout le contraire de ce Jésus qu’elle aime tant.

    Pablo est apparu alors qu’elle ne le soupçonnait pas. Elle en avait été étonnée. Elle avait accouché seule, il était tombé entre ses jambes. Comme elle le dit :  

     Je ne t’ai pas vu arriver...  

     Il a conservé ce trait de caractère : la discrétion. Il n’existe pas en dehors de Maman.

    Quand elle reçoit ses amis, Pablo doit s’engouffrer dans le placard. Il y fait noir. Mais il est habitué et y trouve même des avantages. Il les écoute parler, leurs conversations sont si amusantes, Maman rit tout le temps. Avec lui : jamais. Il ignore pourquoi. Par contre, elle a une trouille bleue qu’il sorte de ce placard, alors elle a installé un cadenas. Et pour éviter qu’il l’appelle, elle lui met un bâillon, une chaussette qu’elle fixe avec du ruban adhésif. C’est inutile, il ne la trahirait pas. Il craint de lui déplaire et a peur qu’elle l’abandonne.

    Il est pressé de découvrir la surprise que lui réserve Maman. Il a tenté de la questionner et, se laissant aller à son enthousiasme, il a posé sa main sur son bras. Elle l’a repoussé en se jetant sur son gel hydroalcoolique, avec un air de dégoût. Personne ne touche Pablo, à part Doudou qu’il tient serré contre lui, à deux mains la plupart du temps. Il ne se sépare pas de ce bout de chiffon puant, sauf quand Maman se fâche. Elle le lui confisque et l’enferme dans le congélateur avant de le passer au micro-ondes. Cette double action détient un fort pouvoir de décontamination – elle a lu cela dans sa revue spécialisée dédiée à la purification de l’âme et du corps.

    Quelquefois, elle se laisse aller à des gestes tendres. Après les dîners avec ses amies, Pablo sent une drôle d’odeur dans la bouche de Maman et elle est bizarre. Elle s’approche de lui et lui caresse les cheveux. Elle lui parle, mais il ne comprend pas toujours ce qu’elle lui dit parce qu’elle pleure. Mais c’est fini. Elle lui a réservé une surprise. Ils vont partir. Elle lui a déclaré :

    — J’ai trouvé un endroit où aller.

    Ce matin, c’est le grand jour. Il s’extrait du placard où il a passé la soirée et la nuit : elle l’a oublié. La fête de la veille a été bruyante, il y avait du monde, ils parlaient fort et la musique a empêché Pablo d’entendre les conversations. Il est impatient. Pour la première fois depuis douze ans, il va sortir de la maison et monter dans la voiture de Maman. Son champ visuel va s’élargir. Tout ce qu’il connaît de l’extérieur se résume à la taille de la lucarne des toilettes ; il n’a pas l’autorisation de se rendre ailleurs, et en aucun cas il n’a transgressé l’interdit. Il a tenu bon, et aujourd’hui, sa persévérance est récompensée, Maman l’emmène en voyage. Il a bavardé toute la nuit avec Tom, se demandant s’il les suivrait. Et ils ont pris la décision qu’il partirait seul et qu’il lui raconterait tout à son retour.

    Pablo est planté à côté de la valise de Maman et il attend, les bras le long du corps, avec Doudou dans la poche de sa veste aux manches trop courtes. Il a l’air d’avoir cinq ans, ce gamin au teint pâle et si maigre. Son pas est maladroit : il ne marche pas, il vacille. Maman se dirige vers la porte d’entrée et elle l’ouvre, enfin. Pablo est émerveillé de se trouver face à ce qu’il a espéré depuis si longtemps ! Il va sortir pour la première fois de sa vie. Il fait encore nuit. Le froid le saisit, et respirer cet air gelé lui donne le vertige. La fumée qui s’échappe de sa bouche l’étonne et le réjouit à la fois. Il faudra en parler à Tom !

    La voiture est garée au plus près de la maison. Péniblement, il grimpe sur le siège arrière. Maman lui jette une couverture :

    — Couche-toi sur le siège et ne bouge pas. Personne ne doit te voir.

    Pablo obéit, il sent que Maman n’est pas au mieux de sa forme. Quand elle marmonne ses prières entre les dents, ce n’est pas bon signe. Ne pas faire de vagues, c’est le mot qu’ils se sont donné dans ces moments-là avec Tom qui est resté dans la minuscule chambre. Pablo commence à avoir peur, il a froid et il a peur. Il aimerait poser des questions à Maman, mais il craint d’attiser sa colère. Il doit attendre qu’elle se calme, elle sera plus disponible :

    — Regarde ce que tu m’obliges à faire ? Partir en pleine nuit et dans le froid ! Tout ça, c’est de ta faute. Tu vas retourner d’où tu viens ! 

    Mais d’où vient-il ? Il ferme les yeux et il entend le moteur de la voiture vrombir. Il ne sait rien de cette sensation, celle de se déplacer dans l’espace à grande vitesse. Comme il regrette de ne pas pouvoir regarder au-dehors. Quand Maman aura terminé ses litanies, il tentera de lever la tête, sans bruit. Ce sont des gestes qu’il maîtrise. Bouger en silence, respirer en silence, se rendre invisible, ne plus être, c’est ce que Maman préfère. Il n’oppose jamais de résistance lorsqu’elle lui ordonne de se cacher dans le placard. Personne ne doit connaître son existence, il en va de la vie de Maman et de sa réputation. C’est un mot dont il n’a pas saisi le sens, mais il devine que c’est important.

    L’habitacle de la voiture se réchauffe. Pablo tire sur le bout de la couverture. Le jour se lève, il fait plus clair. Il est allongé sur le dos et il ouvre les yeux. Ce qu’il aperçoit le surprend, un petit cri d’étonnement lui échappe. Il se ressaisit et se concentre pour maîtriser sa respiration. Maman marmonne toujours ses incantations :

     — Pardonnez-moi mon Dieu, Jésus et tous les saints, je suis une pécheresse. Je dois réparer mes erreurs. Je t’implore, Seigneur, de me venir en aide.

    Pablo en a profité pour se redresser. Il observe la cime des arbres qui défilent. Quel étrange spectacle ! De temps à autre, il découvre les toits des immeubles, des bâtiments géants qu’il ne sait pas nommer. Des lampadaires étincellent, et avec la vitesse ils clignotent. Il pense à la guirlande de Noël, celle que Maman fixe sur la plante verte du salon. Elle prie de moins en moins fort, Pablo s’enhardit :

    — Maman, c’est quoi, un endroit où aller ?

    — Ne m’appelle pas Maman ! C’est de la faute de ton père tout ça, il a payé sa dette. Je ne veux plus te cacher, tu ne peux plus vivre avec moi, je te ramène d’où tu viens.

    — Mais il est où, mon père ?

    — Tu vas bientôt le savoir.

    Ils ont roulé longtemps. Il a fini par s’endormir. À son réveil, Maman chante. Elle se montre de plus en plus hystérique. Elle conduit vite, Pablo a la nausée. Il n’ose pas s’en plaindre, il rapproche ses mains pour former un réceptacle et vomit dedans. Aussitôt l’odeur lui provoque un deuxième vomissement plus bruyant. Maman a tout entendu et tout senti. Elle a tourné la tête vers l’arrière et leurs regards se sont croisés. Pablo est pétrifié, il fait pipi dans son pantalon :

    — Tu ne perds rien pour attendre ! Il est plus que temps. Tu vas faire la connaissance de ton géniteur, crois-moi ! 

    Il se tait, contient ses larmes. Il tremble sous la couverture. Il est terrorisé. Elle ne dit plus rien, elle roule vite. Pablo est assis sur le siège et il voit défiler quantité de choses dont il ignore tout. C’est un incroyable spectacle bien au-delà de ses rêves ! Il est malmené, Maman vient d’emprunter un chemin avec des bosses et des trous. Il essaye de se tenir, mais n’y parvient pas, il est ballotté comme une poupée de chiffon. Maman ralentit. Il commence à pleuvoir. La voiture s’immobilise. Maman a le visage fermé, les yeux rougis de larmes. Un peu de salive coule sur son menton. Elle descend sans lui prêter attention. Il ne bouge pas, n’ose pas prononcer un mot, partagé entre la terreur et la surprise promise à laquelle il s’accroche de toutes ses forces. Elle marche vers une habitation et disparaît. Le cœur de Pablo frappe des coups violents dans sa poitrine. Il pleure et il hurle dans sa tête. Mais pourquoi Tom n’est-il pas là ? Il étreint Doudou contre lui. Le temps s’est arrêté.

    Elle réapparaît avec un masque antipollution plaqué contre son visage. Ses vêtements sont couverts de boue et, chose plus étrange, ses mains n’ont jamais été aussi sales. Pablo oscille entre la panique et la joie de la revoir, mais les mains de Maman et ses ongles noirs ne lui disent rien qui vaille. Elle ouvre la portière. Il tombe en sortant de la voiture et son crâne frappe durement le sol. Il serre les poings, il ne veut pas lâcher Doudou. Son pantalon est trempé et sa veste tachée de vomissures. Le gamin, cheveux en bataille, se remet debout. Elle le pousse d’un coup de genou. Il parvient à garder son équilibre et avance d’un pas fragile. Elle le bouscule encore et hurle :

     — Allez, plus vite ! 

    Il trébuche, s’écroule et cette fois laisse échapper Doudou. Maman le remarque, elle se précipite vers lui et l’envoie valser d’un coup de pied rageur. Pablo gémit de douleur :

    — Non ! Pas ça ! Pas Doudou ! 

    Pablo se relève. Dans sa chute, il s’est blessé. Il n’en a pas conscience, il ne sent rien. Il essuie ses larmes de ses mains écorchées et se barbouille le visage. Il est effrayant. Il se retourne et cherche Doudou du regard. Maman sursaute en voyant sa figure ensanglantée, sa veste couverte de boue et de vomissures et son pantalon trempé d’urine :

    — Tu es le diable engendré du diable, retourne d’où tu viens ! 

    Elle hurle et ses cris hystériques martèlent le cerveau de Pablo. Il court devant Maman qui le presse. Ils arrivent derrière la maison, et s’arrêtent au pied d’un trou sombre creusé dans la terre. Une odeur de putréfaction remonte jusqu’aux narines, une violente nausée secoue Pablo et il vomit, une dernière fois. Maman est excédée. Elle atteint un niveau élevé sur son échelle de Richter, un niveau dévastateur à son paroxysme. Pablo n’entend plus rien, son cœur est dans sa tête, et il bat à toute force. Il ne voit que les yeux de Maman qui vocifère :

       Saute ! Vermine ! Saute dans ce trou, tu vas rejoindre ton père, c’est lui qui pue la mort. C’est ici qu’il t’a semé, c’est ici que je l’ai tué, manque plus que toi ! Ainsi soit-il.

    Maman a enfilé ses gants, mais elle n’a pas eu besoin de le toucher. Pablo a sauté.

     

    ***

     

    — Pablo, tu m’entends... ? À trois, tu vas ouvrir les yeux, et à mon top, tu seras totalement réveillé... Un, deux, trois... Top !

    Il aime bien ces séances avec le docteur, il fait des voyages éblouissants :

    — J’ai mal à la tête, je peux retourner dans ma chambre ?

    — Oui bien sûr, je vais t’accompagner.

    Le médecin a poussé le fauteuil de Pablo jusqu’à sa chambre, il l’a installé devant la grande fenêtre. Dès que la porte s’est refermée, Pablo a tiré les rideaux et il a rampé sous le lit, où Tom l’attend caché sous la couverture. Il se réjouit parce qu’il a une belle aventure à lui raconter. Quel dommage que Doudou ne soit pas là pour entendre ça !

     

    FIN

     

     Patricia Ricordel

     

     

      


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  • Patricia RICORDEL est chanteuse et comédienne. Elle travaille pour diverses compagnies de théâtre et groupes de musique, pour le cinéma et la télévision. Elle prête sa voix pour la publicité radiophonique et fait quelques doublages.

    Après 25 ans passés sur les planches des théâtres en France et à l’étranger ou en studios d’enregistrement, elle décide de consacrer les 25 prochaines années au moins, à l’écriture qu’elle chérit depuis longtemps.

    Cependant le chant ne la quitte pas tout à fait et elle intègre l’ensemble vocal Les Lignes dirigé par Christophe SAM, à l’île de La Réunion où elle vit depuis 5 ans.

    Son expérience, en tant qu’auteure, se limite à ce jour à la publication de textes de chansons.

    En 2015, elle crée ce Blog dans lequel elle publie de courtes histoires et relate ses aventures d'apprentie auteure.

    Elle est la fondatrice du Festival Virtuel de La Nouvelle.

    En 2016, elle obtient un 1er Prix pour un texte à l’occasion d’un concours : 

    Une Lettre d'Amour 

    En juin 2017, son premier roman « Victoire » est publié et un recueil de nouvelles est en préparation.

    Voici l’adresse de son Blog pour s’y inscrire et ainsi ne rien rater du Festival et de son actualité : Blog Newsletter 

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    Crédit photo Lili Im Licht 

    9ème auteur : Votre serviteur Patricia RICORDEL

     

     


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    Nez de Pluie

     

    Cette pluie sent l’azote, celle-ci sent le mercure, celle-ci… Oh, celle-ci est irradiée.

    Anoki excelle à reconnaître la qualité de l’eau qui descend des nuages et rigole sur le sol. C’est un talent qu’il monnaie à prix fort maintenant que les pluies sont devenues toxiques et qu’il faut protéger la terre à chaque nouvelle averse. On tend ces grandes bâches au-dessus des sols et parfois l’eau en fait fondre le plastique. Les agriculteurs s’arrachent Anoki parce qu’ils sont rares ceux qui ont le talent de lire dans l’air les mélodies d’ozone. Grâce à lui ils sauvent leurs récoltes et évitent la misère. C’est un cercle vertueux. L’argent qu’ils donnent à Anoki ils le récupèrent au centuple lorsqu’ils vendent leurs céréales à prix d’or sur les marchés.

    “Venez travailler pour nous en exclusivité, lui proposent les grandes entreprises agricoles.

    – Je préfère garder mon indépendance.

    – Dites-nous votre prix. N’importe quel prix, insistent les hommes en costume-cravate.

    – Ce n’est pas une question d’argent”.

    Alors ils passent aux menaces. Ils préfèrent Anoki mort plutôt que de le partager. Obligé de fuir, Anoki se cache. Il trouve un vieux conduit d’évacuation près d’un ruisseau asséché et entreprend de le remonter. Grâce à son nez, il sait à quelles flaques boire et lesquelles éviter.

    A l’autre bout du conduit il y a une ville. Ici pas de champ à protéger, pas de récolte à préserver mais des gens, des foules insondables de gens. Anoki est couvert de boue, il attire les regards et les moues de dégoût. On se détourne de lui, on se méfie. Des nuages se massent dans le ciel. “Attention, prévient-il, cette pluie vous brûlera la peau”. Personne n’écoute. Anoki s’abrite et quand la pluie s’abat sur la foule, les parapluies fleurissent.

    Anoki marche dans les flaques. Le polyprène de ses semelles fume au contact de l’acide. Une fumée fine, légère, qui démange ses narines. Sur le bord du chemin s’entassent des carcasses en pointillés de rouille. Les kilomètres qu’il avale le mènent à un paysage plus aride. La poussière lui chatouille le nez. Il reconnaît le parfum d’un sol qui n’a pas reçu la pluie depuis longtemps. Du fond des crevasses s’élève l’odeur âcre du souffre. La terre ici est morte.

    Moite, les pieds traînants, Anoki se présente à la porte d’une maison isolée sous l’ombre d’un olivier. 

    – Entrez, lui propose la vieille femme qui habite là, restez aussi longtemps que vous en aurez besoin.

    Un oiseau aux plumes bleues l’observe, perché au sommet d’un vaisselier rempli de livres.

    La maison sent le papier en décomposition, l’urine et la citronnelle de synthèse. Dans un coin, des sacs de graines à l’effigie des grandes entreprises agricoles.

    – Je repars demain, remercie Anoki.

    – Où allez-vous ?

    – Quelque part où l’herbe pousse encore.

    La vieille hoche la tête avec nostalgie. Ils échangent des souvenirs chlorophyllés autour d’une tasse d’eau bouillie puisée à la source qui coule encore parfois dans la montagne et de quelques olives. Encouragé par l’hospitalité et par la fatigue, il lui raconte sa fuite, les chemins désolés qui l’ont amené jusqu’à cette retraite dans les montagnes.

    Le sommeil d’Anoki est traversé de cauchemars orageux. A son réveil l’oiseau le regarde, perché au pied du lit. Quand il quitte la maison, la vieille femme dort encore. 

    Il marche deux jours sans croiser de village ni aucune forme de vie. La solitude fait remonter les souvenirs. “Les résultats de vos analyses”. Les mots du médecin. Son sang contaminé et contagieux, incurable mais pas mortel. Pas tout de suite.

    Il secoue la tête pour chasser le passé et se concentre sur le parfum distant de l’eau qui le guide.

    Du haut d’une falaise il découvre l’océan et ses vagues à l’écume rouge. Autrefois, dit-on, il était bleu. Anoki reste là, les jambes dans le vide, à contempler cette eau meurtrière qu’il voit pour la première fois et la plage encombrée d’objets abandonnés par les vagues lèchent qui la font pleurer.

    “Toute cette eau gâchée”, soupire Anoki.

    Allongé sur le dos, mains derrière la tête, il regarde le vent disperser les nuages teintés. Il se dit qu’il pourrait rester là, attendre la pluie et la laisser le dévorer.

    Un bruit de moteur.

    Ils ne sont plus nombreux à avoir des voitures. Encore moins à pouvoir s’offrir du pétrole. En alerte, Anoki se laisse glisser sur une corniche étroite. Il a les yeux qui dépassent. Un fourgon de la grande entreprise agricole s’arrête. Des hommes armés en sortent.

    “Il était là”

    Anoki regarde sous lui. Les mètres qui le séparent de la plage sont trop nombreux pour qu’il les compte mais les bottes crissent sur le gravier. Il prend appui sur une prise friable qui casse. Ses mains râpent contre la pierre, son menton rebondit sur la paroi. Soudain, ses doigts crochètent une faille. L’arrêt est abrupt. A l’aveugle, il cherche un appui pour ses pieds. Son corps le leste et ses doigts faiblissent. Il ne trouve que le vide là où la paroi devrait être. Il regarde. Une niche dans la roche. Si seulement il pouvait… Mais il n’y a pas de prise pour s’en approcher. Et l’ouverture fait au moins deux mètres de haut. Deux mètres de chute sans filet.

    Lorsque l’un des mercenaires apparaît au bord de la falaise, scrutant la mer et la plage, Anoki cesse de réfléchir et se laisse tomber. Son corps bascule. Il se coupe le souffle en atterrissant sur le dos mais il a réussi.

    Il reprend sa respiration. Un parfum impossible le saisit, venu des profondeurs de la roche, un parfum d’eau pure. Anoki se relève en oubliant la douleur. Des cordes fouettent la paroi. Par-dessus son épaule, il entrevoit les mercenaires de l’entreprise agricole glisser en rappel jusqu’à l’intérieur de la grotte.

    Ils sont derrière lui. Ils se déplacent avec habileté dans les conduits étroits où Anoki s’écorche coudes et genoux. Il doit trouver un passage. Il doit trouver l’eau. S’il trouve l’eau, tout ira bien.

    Anoki se rapproche du parfum, plus subtil que tous ceux qu’il a rencontrés dans sa carrière, une caresse pour son âme fatiguée. Si l’eau pure existe encore c’est qu’il y a un espoir. S’il peut les amener à la source, les mercenaires qui le talonnent l’écouteront peut-être. Eux aussi ils ont vu les plaines arides. Eux aussi ils vivent en craignant la pluie.

    Entêté par les nuances rares du parfum, Anoki perd son avance. Il n’a que le temps d’entendre la détente que l’on presse. Que le temps de sentir la poudre se mêler à l’air. Les mercenaires, après s’être assurés de sa mort, laissent là le dernier des nez de pluie.

    “Mission Accomplie”.

    De l’orifice qui lui perfore la nuque son sang malade coule avec lenteur, suit la pente naturelle de la roche, s’infiltre dans une ouverture étroite à un centimètre à peine de ses doigts inertes et, goutte à goutte, se mêle à un lac souterrain. Depuis une ouverture à flanc de falaise la lumière du soleil éclate en reflets irisés à la surface de l’eau à peine troublée, et baigne un jardin de mousses souterraines où affleurent quelques fleurs pales.

     

    FIN.

     

    Anaël  VERDIER

    Nez de Pluie...Anaël VERDIER


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  • Explorateur d'histoires, aventurier des mots et des émotions, Anaël Verdier écrit pour transporter, pour emporter le lecteur vers d'autres horizons relationnels, émotionnels, sexuels, pour ouvrir en grand les écluses de l'imagination et pour déplacer les mondes parallèles, les mondes possibles, les mondes impossibles, jusque dans notre monde. Flouter la frontière entre réalité et fiction est l'un de ses grands jeux et il s'amuse des spéculations que ses lecteurs font à la lecture de ses histoires.

    Auteur concerné, Anaël écrit sur les futurs abandonnés, ceux, suicidaires, que nous pouvons encore refuser, ceux, abondants et généreux, que nous sommes en train de refuser. Il raconte une Terre où l'eau est denrée rare et précieuse, où l'indifférence et la passivité l'emportent sur la révolte, où le plastique l'emporte sur l'organique. Ses histoires sont un véhicule pour hurler son angoisse de voir l'humain préférer l'ivresse d'aujourd'hui à la pérennité de demain.

    Humain optimiste, il écrit aussi des histoires d'amour et d'aventure légères, parce que quand l'humanité est à son meilleur, elle rêve, invente, répare, et elle aime.

    Et comme on ne se refait pas et qu'il a passé cinq ans sur les bancs de la fac, à écouter distraitement ses profs de philosophie et d'anthropologie puis cinq ans à jouer à des jeux de société et à écrire des dessins animés pour gagner sa vie, il lui arrive de blogger ses idées et ses plaisirs coupables ici :                       Blog d'Anaël

    Anaël écrit des nouvelles dans un large spectre de genres : 

    Les Nouvelles d'Anaël VERDIER

    De temps en temps, il transmet l'écriture à des auteurs en devenir : 

    Atelier écrire.tv 

    et sur YouTube :                  

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    Crédit photo : Florence Rivières

    8ème invité : Anaël VERDIER

     


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