• Un Soldat, Sébastien DEMAN

    Un Soldat 

     

    Max était confortablement installé sur le canapé, en train de feuilleter le journal de son père.
    — Maman écoute ça, c’est trop drôle : « un habitant du Yorkshire a découvert dans sa cheminée le squelette d’un pigeon qui portait à la patte un message. Il a alerté les autorités, qui ont conclu à la lecture des codes présents sur ce message que l’animal était « un soldat » de la Seconde Guerre mondiale ». C’est débile !
    — Non Max, détrompe-toi ! Ils étaient très utiles pour communiquer sur le front.
    — Mais maman, ça n’a pas de sens ; un pigeon ne peut pas obéir aux ordres ?
    — Bon va te laver les mains, on va passer à table !
    Max reposa sa tête contre le dossier du canapé et s’abandonna à ses réflexions. Il faisait bon et l’odeur d’un bon plat dans le four parfumait la pièce d’une tiédeur agréable. Il commença par somnoler et…
     


                                                                     ********************


    Au front - novembre 1943
    Des nationalités confondues mêlaient leurs sangs et abreuvaient les tranchées de la liberté. On leur avait dit à tous ces braves mecs qu’ils étaient là pour défendre des valeurs. Mais l’ennemi était rude, organisé, entrainé et de jour en jour le mal progressait et faisait reculer l’espoir. C’est dans ces circonstances que le colonel Valentin accrocha ce message, destiné aux alliés, à la patte du pigeon - matricule 515 :
    « Nous tenons toujours, mais nous subissons des attaques à répétition. Il y a urgence. Faites-nous donner des troupes, rapidement. C'est mon dernier pigeon. Vive la France. »
    Devant la fenêtre, le colonel marmonna une prière, puis ouvrit les yeux et déclara au pigeon blotti au creux de ses mains : « que Dieu t’accompagne ! » Avant de lancer son émissaire à la rencontre de sa destinée et celle de l’humanité.

    Le jour qu’il avait tant attendu arrivait enfin. Le soldat 515 suivait les traces de son père, héros de la Première Guerre mondiale, l’un des tout premiers pigeons « soldat » à apporter des câbles aux alliés. Toute son enfance avait été bercée par ses histoires fabuleuses, ses aventures interminables et cette vie héroïque. Aujourd’hui, il allait prouver au monde entier qu’il était le digne fils de son père… ce héros.
    Malgré le brouillard cotonneux qui emprisonnait tout être vivant dans un froid glacial, le pigeon soldat tenait la distance et restait concentré. Il avait atteint l’Angleterre et survolait Sheffield d’où il émanait un silence inquiétant. Cette absence de vie faisait naitre au creux de son estomac un vide angoissant. Comme si un danger planait aux alentours. Soudain, un aigle transperça les nuages et jaillit, les griffes acérées, pour le déchirer. Grâce à un surprenant réflexe et à un sang-froid exemplaire, le soldat français fit une embardée à droite et l’évita de justesse. Il accéléra de toutes ses forces. Il sentait les griffes de l’ennemi lui frôler les plumes. Pour désarçonner son poursuivant, il tomba en piquet et se perdit dans la brume du soir. Ce fut une manœuvre excellente, car le soldat allemand malgré sa vue perçante ne put découvrir où il s’était caché. Le petit français se posa sur une corniche et attendit. Caché, il fouillait l’horizon à la recherche de son ennemi avec la terrible sensation d’être épié. Comme si la mort s’approchait doucement, mais surement.
    Et en effet, au-dessus de lui, en planeur aguerri, l’aigle de la Luftwaffe le scrutait avec un léger rictus qui soulignait sa face heureuse de guerrier. Il fit un tour sur lui-même et bondit telle une balle tirée d’un pistolet. Le soldat 515 évita de justesse les griffes de son adversaire et se jeta
    dans le vide. L’aigle qui venait de se poser sur le rebord du toit s’approcha pour regarder en bas. Mais contre toute attente, le pigeon remonta en fusant à la verticale et attaqua à son tour. L’allemand surpris par cette tactique fit un mouvement brusque et coinça sa patte dans une gouttière. Avec la motivation du désespéré, le pigeon essayait avec son ongle de crever les yeux de son assaillant. Cependant, le soldat tyrannique, profilé pour le combat au corps à corps, évitait chacune de ses attaques. A bout de forces, le courageux officier français se posa et les deux combattants s’observèrent. Quelles étaient leurs histoires ? Quelles étaient leurs passions ? Leurs désirs ? Tout cela n’avait que peu d’importance en ce contexte. Auraient-ils pu devenir amis ?
    Comme le pigeon savait que son ennemi ne mettrait pas longtemps à se libérer, il n’écouta que son courage et avec la foi sincère du devoir accompli, il s’élança… Mais un poids énorme s’abattit sur lui. Le soldat allemand avait dégagé sa patte. Tel un éclair il s’était envolé pour retomber lourdement sur son assaillant. Quand le soldat français reprit ses esprits, il était plaqué contre le toit, des serres autour du cou et un sourire carnassier qui l’observait.
    Puis, l’étreinte se referma autour de sa gorge, jusqu’à ce que le soldat allemand serre de toutes ses forces et le jette avec mépris dans l’agonie d’un conduit de cheminée. Tandis que l’officier allemand reprit son vol, le soldat français succombait, dans une tombe réservée aux héros inconnus, morts pour la patrie.


                                                                     ********************


    —… Max ! Max ! Chuchotait sa mère. Lève-toi ! Le repas va être froid.
    Max émergea doucement. Les images de son rêve s’évanouissaient peu à peu.
    Lorsqu’il entra dans la cuisine, il demanda :
    — Pourquoi l’armée utilisait-elle des pigeons « soldats » ? 
    — Parce qu’ils étaient très pratiques pour s’infiltrer derrière les lignes ennemies.
    — Mais un soldat obéit aux ordres. Un animal ne peut pas ? 
    — Bien sûr qu’il le peut. Nota sa mère en lui passant le plat de gratin de pâtes. S’il est dressé à le faire…
    — Mais ils ne peuvent pas comprendre ce qu’ils font ? 
    — Où veux-tu en venir ?
    — Les soldats qui tuent des gens, ils comprennent ce qu’ils font ? 
    — Ah oui ! Eux, ils savent qu’ils accomplissent une mission.
    Face à la mine dégoutée qu’affichait Max, sa mère ajouta :
    — C’est pourquoi il ne faut jamais oublier que les hommes sont des animaux…
    — Quoi ? Mais l’homme ne peut pas être dressé comme une bête ?
    — Et si ! Comme les animaux peuvent être dressés à obéir, alors tous les hommes peuvent être dressés à obéir. Ça s’appelle un syllogisme. 
    — Mais je ne veux pas être dressé !
    — Tout être humain qui ne pense pas s’expose à être dressé, comme l’animal qui obéit sans se poser de questions… Allez, mange ! Ça va refroidir ! 

    FIN 

    Sébastien DEMAN. 

     

    Un Soldat, Sébastien DEMAN

     


  • Commentaires

    1
    zakia
    Mercredi 19 Juillet à 19:38

    c'est magnifique comme toujours, 

     j'ai fini de lire victoire, bravo, c'était prenant jusqu'a la fin et c'est une belle histoire, continue comme ça tu es quelqu'un ma fille, tu ferras ton trou comme on dit bravo encore, je t'aime!!!!glasses

      • Jeudi 20 Juillet à 06:57

        Merci pour Sébastien DEMAN. Et merci pour Victoire, je suis ravie que le roman te plaise. cool

    2
    bruno
    Samedi 22 Juillet à 12:39

    L'histoire est bien rythmée, bravo à l'auteur. 

     

    3
    Caro
    Lundi 24 Juillet à 09:27
    Caro
    Et si nous étions tous dressés...bravo pour cette nouvelle nouvelle!
    4
    JOLEME
    Samedi 29 Juillet à 14:03

    Dressés, nous le sommes tous dès le plus jeune âge. Par les ordres, les mots, les images, l'amour. La liberté de penser est dure à gagner...

    5
    Zitoune
    Lundi 7 Août à 14:35

    J'adore ! 

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