• Un Heureux Évènement, PART 5

    Un Heureux Évènement, PART 5

    « — Mme Marchand ? Au bout de combien de temps votre mari a-t-il pris conscience du handicap de votre fils ?

    — Je dirai au bout de trois ou quatre mois… j’ai essayé de lui parler mais il ne veut rien entendre. Il est superstitieux. Il passe beaucoup de temps avec lui. Il le sollicite en permanence, c’en est même fatigant pour Clovis. Il continue de voir son naturopathe, je me demande même s’il ne lui raconte pas des bêtises.

    — Quel genre de bêtises Mme Marchand ?

    — Je ne sais pas. Enfin si… Richard croit que Clovis peut guérir… je ne m’en mêle pas, Richard ne parle pas beaucoup. Il est blessé. Son orgueil en a pris un coup, il n’assume pas la trisomie de Clovis. Il s’y est fait par la force des choses mais il n’est pas heureux, je le vois bien.

    — Depuis combien de temps êtes-vous marié ?

    — 13 ans... nous devions le fêter mercredi soir justement. Ça l’angoisse. Le 13, c’est pas son chiffre fétiche.

    — Mme Marchand, avez-vous fait le tour des lieux, des personnes chez qui votre mari aurait pu se rendre avec Clovis ?

    —J’ai téléphoné partout. Ce que je trouve bizarre, c’est son trousseau de clés, il est à la maison... la voiture aussi.

    — Mme Marchand, vous avez fouillé votre maison ?

    — Pardon ?

    — Est-ce que vous avez cherché partout chez vous ?

    — Euh… non, pas vraiment, j’ai appelé… personne n’a répondu. Non, non, ils ne sont pas à la maison… je les aurais entendus.

    — Mme Marchand, on va vous raccompagner chez vous. Vos filles sont toujours chez la voisine ?

    — Oui

    — Très bien, allons-y. »

     

    Les gendarmes l’avaient suivie de près. Tout était en ordre dans le pavillon. Ils étaient passés par le salon avant de prendre le couloir qui menait aux chambres des filles. D’abord celle de Rose : rien. Celle des jumelles Violette et Iris : rien. Puis Capucine et Lilas : toujours rien. Restaient la chambre parentale et celle de Clovis tout au bout de la maison. Isabelle s’y était rendue sans hésitation.

    Elle poussa la porte. Dans son champ de vision se tenaient suspendues en l’air des chaussures : une paire rouge avec des lacets noirs, l’autre blanche avec des lacets blancs, toutes deux couvertes de boue. Richard allait détester. La boue qui séchait, ce n’était pas bon pour le cuir.

    Elle avait remonté ses yeux passant au crible chaque centimètre cube de la pièce. Un balayage précis et lent comme si son regard avait été engourdi par la terreur glaciale qui régnait dans cet espace. Elle avait reconnu les chaussettes jaunes, boueuses elles aussi. Comme c’était insolite de voir leurs chaussures planer entre sol et plafond ! Le balayage fut lent, très lent. Juste avant de fermer les yeux, elle avait aperçu les genoux, les premiers bouts de peau… maintenant, c’était sûr, il n’y avait plus d’erreur possible.

    Les cuisses de Clovis pendaient dans son short vert, plus hautes que celles de son père. Ensuite, leurs mains. Cela avait été le coup fatal. Les mains de Richard d’abord, si grandes, si fortes, ces mains qu’elle aimait tenir dans les siennes, et les petites mains toutes rondes, toutes potelées et si douces de Clovis. Elle avait essayé de les toucher mais les gendarmes l’avaient retenue et empêchée d’avancer plus avant dans la chambre. Isabelle avait des fourmis qui courraient dans ses mains, elles avaient envie de partir en voyage au pays des corps de Richard et de Clovis qui pendaient sans vie, là devant elle. Les mains d’Isabelle y croiseraient celles de Richard et elles seraient heureuses de se retrouver et de se serrer. Elles avaient encore tant de choses à se raconter. Elles vibraient, elles se souvenaient des jours où elles étaient réunies, les grandes mains de Richard, les petites mains de Clovis et les siennes, ces jours où elles étaient comblées. Elles étaient avides d’aventures, à la recherche d’instants lointains et merveilleux où elles se pavanaient, à la découverte d’elles-mêmes, pensant que le temps était infini. Elles avaient la volonté de les ranimer ces instants, de les ressusciter pour les ramener au présent et les vivre intensément avec l’espoir d’un futur prodigieux. Isabelle avait gémi lorsque les gendarmes l’avaient repoussée dans le couloir, mais tout son corps hurlait. Ce corps dans lequel Richard avait investi toute sa confiance… ce corps qui lui avait offert de magnifiques fleurs. Il n’avait pas su vivre avec elles, il n’avait pas su vivre avec son fils, il n’avait pas su vivre avec lui-même. Le fruit de son illustre bataille était pourri.

     

    FIN

    Un Heureux Évènement, PART 5

     

     


  • Commentaires

    1
    LN
    Mercredi 16 Décembre 2015 à 13:49

    Dur.... Je ne sais pas sur qui pleurer. 

    2
    caro
    Mercredi 16 Décembre 2015 à 18:13
    fin tragique mais suspens tenu et écriture affutée:bravo
    3
    zakia
    Mercredi 16 Décembre 2015 à 18:30

    très triste, fin mais mais on èspére encore une autre histoire aussi,prenante merci et de gros bisous!cool

     

    4
    Anne
    Lundi 4 Janvier 2016 à 08:31

    J'avais un peu tardé à commencer le premier épisode, quand l'annonce du suivant est arrivée. Aussi je me suis décidée à attendre l'ensemble de la nouvelle pour tout lire en une seule fois ... 

    Je viens d'achever la lecture d'un heureux événement  et suis un peu anéantie par cette fin épouvantable , associée à la photo si jolie, ce contraste est perturbant !

    Encore un fois, ce nouveau récit fait "mouche" , mais je ne sais quoi faire de cette sensation douce-amer qui doit tout au talent de la conteuse  ;-)

     

     

      • Lundi 4 Janvier 2016 à 10:15

        Merci Anne pour ton commentaire...

        Je te souhaite une belle année 2016.

    5
    Lundi 1er Février 2016 à 23:49

    La chute est surprenante et j'ai bien été embarquée. J'ai un peu plus de mal à la fin ou je n'ai pas très tout compris. Mais c'est le genre de texte qu'il faut laisser infuser et relire un peu plus tard. Comme ma camomille :-)

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