• Non, c'est pire !

    Non, c’est pire ! 

     

    Elle s’est levée avant tout le monde. Léon, son mari, et les enfants dorment à poings fermés. Assise à la table de la cuisine, Zakia boit un thé noir en écoutant la radio en sourdine. Elle attend le bulletin météo. Elle monte légèrement le volume :

    « — dans la moitié sud du pays, le temps sera agréable et doux pour la saison, le vent modéré et le ciel parfaitement dégagé. »

    Une magnifique journée, un dimanche comme elle les aime, pointe le bout de son nez. Elle a beaucoup à faire. Elle ne termine pas son thé, le verse dans l’évier et rince sa tasse. Elle s’approche à nouveau du poste pour baisser le son mais le speaker annonce Dalida et son Bambino qu’elle adore. Elle se met à fredonner :

    « —les yeux battus, la mine triste et les joues blêmes, tu ne dors plus, tu n’es que l’ombre de toi-même, seul dans la rue, tu rôdes comme une âme en peine, et tous les soirs, sous sa fenêtre, on peut te voir... »

    Tout en chantant, elle sort les légumes du frigidaire et s’installe pour préparer le déjeuner. Aujourd’hui, c’est un jour spécial, elle reçoit ses trois enfants, le frère de Léon, sa femme et les voisins. Un dimanche de Pâques, ça se fête. Ils arrivent dans environ six heures pour déguster le fameux couscous de Zakia. Elle est un sacré cordon-bleu, tout le monde est d’accord avec ça. On mange bien à sa table.

    Zakia a immigré en France après avoir rencontré Léon, pendant la guerre, celle d’Algérie. Il faisait son service militaire obligatoire, vingt-deux mois de cinéma, comme il dit. La seule chose positive dans cette guerre, c’est qu’il y a trouvé l’amour de sa vie. Comme quoi les conflits peuvent avoir du bon ! Zakia, quant à elle, n’imaginait pas se marier dans son pays. Elle est trop indépendante pour ça. Elle rejetait le voile, elle refusait le ramadan et elle portait des pantalons. Le destin les a mis sur le même chemin. Zakia a quitté l’Algérie, tout de suite après la guerre, en catimini, sans rien dire à personne, elle s’est jetée dans le vide. Pour la première fois, elle a pris l’avion, en laissant tout derrière elle. À l’aéroport, Léon était là, il l’attendait. Au début, ils ont vécu dans sa famille à lui, cela n’a pas toujours été facile. Mais qu’importe, ils s’aiment alors pour le meilleur et pour le pire, ils se sont mariés et ont délaissé la région de Léon pour commencer une nouvelle vie. Tous les deux, en terre inconnue, ils sont repartis à zéro. Le temps est passé, et il a fait son œuvre : " avec le temps va, tout s’en va…"

    Elle songe à tout ça en épluchant les légumes. Elle pense à ses enfants aussi à qui elle n’a pas donné les prénoms qu’elle aurait voulus, pour ne pas les distinguer tout comme elle ne leur a pas appris sa langue maternelle, malgré leurs demandes récurrentes. Elle entendait les protéger de la méchanceté des autres, leur esprit, souvent étroit, peut blesser. Voir ses petits souffrir, ce n’est pas supportable.

    Ils sont arrivés la veille, ils habitent loin maintenant. Leurs études les ont d’abord séparés puis le travail. Hier soir, ils ont diné tous les cinq. Il y a longtemps que cela ne s’est plus produit, ses deux filles et son dernier… son préféré, comme le disent avec tendresse ses sœurs.

    Après les légumes, elle fait revenir la viande dans la grande cocotte. Ça commence à embaumer dans toute la cuisine, les épices développent des senteurs de clou de girofle, de noix de muscade, de poivre, de coriandre. Le Ras-el-hanout a le génie de faire voyager. Les effluves se hissent jusqu’aux chambres, Zakia n’aura pas besoin de réveiller qui que ce soit, les fumets s’en chargent. Tout le monde rêve de ce couscous avec gourmandise. C’est tout ce qui les lie à sa culture. Puis, la semoule passe entre ses mains, doucement, délicatement, elle la malaxe entre ses doigts longs et fins, mélangeant avec amour le beurre qui fond à la chaleur de la vapeur. Elle se teinte d’une belle couleur or, irrésistible. Les enfants s’occupent de la table, ils ajoutent les rallonges, ils sortent les assiettes berbères et les grands plats en terre cuite, décorés de motifs floraux. Ils chérissent cette vaisselle, elle évoque le partage, l’hospitalité, la générosité, la joie en famille. Ils demandent : on est combien et qui vient ? Ils ne tardent pas à le savoir. Voilà que se présentent les premiers invités : la belle-sœur, Martine, son mari, bientôt suivis par les voisins d’en face. On s’embrasse, on prend des nouvelles de la progéniture respective. On se réjouit de voir que celle de Zakia est là, personne ne manque à l’appel :

    « —comme tu as de la chance de les avoir tous les trois, marmonne Martine.

    — Oui, c’est vrai mais c’est rare. Hein ?! répond-elle en faisant un clin d'oeil à son fils qui passe pour servir le champagne.

    — Moi, ça fait des années que c’est pas arrivé à la maison... et c’est pas près d’arriver, crois-moi ! »

    Martine n’a pas l’air en forme. Zakia la sent amère :

    « — ça va Martine ? s’inquiète Zakia.

    — ça va... c’est Julien.

    — Julien ? Bah, qu’est-ce qui lui arrive à ton Juju ?

    — Figure-toi qu’il a rencontré quelqu’un.

    — Mais, c’est une bonne nouvelle ça ! Toi qui désespérais d’être grand-mère.

    — Oui mais c’est pas possible, c’est une catastrophe ! »

    Zakia se demande ce qui pourrait être catastrophique. Son neveu a trente ans passés et au contraire, c’est plutôt une excellente nouvelle de le savoir enfin fiancé. Zakia est curieuse. Sans prendre de gants, espérant qu’un peu d’humour détendra Martine, elle dit en pouffant :

    « — elle est noire, c’est ça ?! »

    Martine blêmit et reste silencieuse. Elle ne rit pas à la bonne blague de Zakia et elle gémit d’une voix d’outre-tombe :

    « — non. Elle n’est pas noire. Non, c’est pire ! »

    Zakia est déconcertée par cette réponse, et ne comprend pas ce qu’elle veut dire par pire… pire que quoi ? Pire que noire ? Elle s’entête. Elle tente d’éclaircir l’énigme et poursuit avec la même légèreté :

    « — elle est chinoise alors ? »

    Martine fond en larmes dans les bras de Zakia et lui murmure à l’oreille :

    « — non, elle n’est pas chinoise, c’est pire, je te jure que c’est pire !

    — mais calme-toi Martine. Il faut se poser les bonnes questions, non ? Tu crois pas ?… Il est heureux ?

    — heureux ? Mais je ne l’ai jamais vu comme ça, il rayonne de bonheur ! C’est terrible, tu comprends, on ne pourra jamais le faire changer d’avis... À moins que... tu lui parles… toi, tu pourrais le dissuader.

    — Mais de quoi ? Martine ! Bon sang, tu vas me le dire à la fin ! »

    Zakia a perdu son calme. Elle est lassée de ce jeu de devinette. Elle repousse froidement Martine qui plonge sa main dans le magnifique plat berbère et engloutit une grosse poignée de semoule. Elle mâchouille mollement et avec la bouche encore pleine de cet or, elle lâche dans un soupir :

    « — elle est algérienne. »

    Des grains de semoule viennent percuter le visage de Zakia. Elle lève les mains pour se protéger de cette mitraille et avant de tourner les talons, elle riposte avec une intonation arabe caricaturale :

    « — et mon couscous ? Qu’est-ce que tu crois qu’il est ? Hein ?! »

    FIN

    Non, c'est pire !


  • Commentaires

    1
    zakia
    Lundi 5 Décembre 2016 à 21:00

    nous avons lu en méme temps que papa, c'est romancer mais c'est bien écrit, dommage que tu n'as pas gagné , mais ce serra la prochaine fois ils sont de mauvaise fois, nous on connais l'histoire, bravo bisous a toi!

      • Mardi 6 Décembre 2016 à 06:01

        Merci de ton commentaire. De mauvaise foi, je ne pense pas simplement une autre histoire les a plus séduit, c'est le jeu ma bonne Lucette ! cool

    2
    Zitoune
    Mardi 6 Décembre 2016 à 09:21

    Elle est sympathique à lire ton histoire !

    3
    LN
    Mardi 6 Décembre 2016 à 13:08

    Je m'attendais à pire moi aussi te connaissant avce tes chutes mortelles! Une noouvelle toute en finesse et en humoiur, nécessaire à l'heure actuelle!

      • Mardi 6 Décembre 2016 à 13:25

        Merci Hélène. Surprendre, c'est une belle récompense pour moi !

    4
    new york
    Mardi 13 Décembre 2016 à 13:39

    j' dore comme d'habitude !! je pensais que tu allais dire qu'il était gay encore une fois je me suis trompée !! j'ai bien d'avoir fait ce concours tu as été lu  et tu as franchi des étapes petit à petit bisous mon hirondelle et c'est magnifique un albatros !! ça aime le grand large ...

     

    5
    Jean pierre
    Jeudi 22 Décembre 2016 à 10:58
    Super c est tout a fait ça avec zakia réponse immédiate
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