• Nez de Pluie...Anaël VERDIER

     

    Nez de Pluie

     

    Cette pluie sent l’azote, celle-ci sent le mercure, celle-ci… Oh, celle-ci est irradiée.

    Anoki excelle à reconnaître la qualité de l’eau qui descend des nuages et rigole sur le sol. C’est un talent qu’il monnaie à prix fort maintenant que les pluies sont devenues toxiques et qu’il faut protéger la terre à chaque nouvelle averse. On tend ces grandes bâches au-dessus des sols et parfois l’eau en fait fondre le plastique. Les agriculteurs s’arrachent Anoki parce qu’ils sont rares ceux qui ont le talent de lire dans l’air les mélodies d’ozone. Grâce à lui ils sauvent leurs récoltes et évitent la misère. C’est un cercle vertueux. L’argent qu’ils donnent à Anoki ils le récupèrent au centuple lorsqu’ils vendent leurs céréales à prix d’or sur les marchés.

    “Venez travailler pour nous en exclusivité, lui proposent les grandes entreprises agricoles.

    – Je préfère garder mon indépendance.

    – Dites-nous votre prix. N’importe quel prix, insistent les hommes en costume-cravate.

    – Ce n’est pas une question d’argent”.

    Alors ils passent aux menaces. Ils préfèrent Anoki mort plutôt que de le partager. Obligé de fuir, Anoki se cache. Il trouve un vieux conduit d’évacuation près d’un ruisseau asséché et entreprend de le remonter. Grâce à son nez, il sait à quelles flaques boire et lesquelles éviter.

    A l’autre bout du conduit il y a une ville. Ici pas de champ à protéger, pas de récolte à préserver mais des gens, des foules insondables de gens. Anoki est couvert de boue, il attire les regards et les moues de dégoût. On se détourne de lui, on se méfie. Des nuages se massent dans le ciel. “Attention, prévient-il, cette pluie vous brûlera la peau”. Personne n’écoute. Anoki s’abrite et quand la pluie s’abat sur la foule, les parapluies fleurissent.

    Anoki marche dans les flaques. Le polyprène de ses semelles fume au contact de l’acide. Une fumée fine, légère, qui démange ses narines. Sur le bord du chemin s’entassent des carcasses en pointillés de rouille. Les kilomètres qu’il avale le mènent à un paysage plus aride. La poussière lui chatouille le nez. Il reconnaît le parfum d’un sol qui n’a pas reçu la pluie depuis longtemps. Du fond des crevasses s’élève l’odeur âcre du souffre. La terre ici est morte.

    Moite, les pieds traînants, Anoki se présente à la porte d’une maison isolée sous l’ombre d’un olivier. 

    – Entrez, lui propose la vieille femme qui habite là, restez aussi longtemps que vous en aurez besoin.

    Un oiseau aux plumes bleues l’observe, perché au sommet d’un vaisselier rempli de livres.

    La maison sent le papier en décomposition, l’urine et la citronnelle de synthèse. Dans un coin, des sacs de graines à l’effigie des grandes entreprises agricoles.

    – Je repars demain, remercie Anoki.

    – Où allez-vous ?

    – Quelque part où l’herbe pousse encore.

    La vieille hoche la tête avec nostalgie. Ils échangent des souvenirs chlorophyllés autour d’une tasse d’eau bouillie puisée à la source qui coule encore parfois dans la montagne et de quelques olives. Encouragé par l’hospitalité et par la fatigue, il lui raconte sa fuite, les chemins désolés qui l’ont amené jusqu’à cette retraite dans les montagnes.

    Le sommeil d’Anoki est traversé de cauchemars orageux. A son réveil l’oiseau le regarde, perché au pied du lit. Quand il quitte la maison, la vieille femme dort encore. 

    Il marche deux jours sans croiser de village ni aucune forme de vie. La solitude fait remonter les souvenirs. “Les résultats de vos analyses”. Les mots du médecin. Son sang contaminé et contagieux, incurable mais pas mortel. Pas tout de suite.

    Il secoue la tête pour chasser le passé et se concentre sur le parfum distant de l’eau qui le guide.

    Du haut d’une falaise il découvre l’océan et ses vagues à l’écume rouge. Autrefois, dit-on, il était bleu. Anoki reste là, les jambes dans le vide, à contempler cette eau meurtrière qu’il voit pour la première fois et la plage encombrée d’objets abandonnés par les vagues lèchent qui la font pleurer.

    “Toute cette eau gâchée”, soupire Anoki.

    Allongé sur le dos, mains derrière la tête, il regarde le vent disperser les nuages teintés. Il se dit qu’il pourrait rester là, attendre la pluie et la laisser le dévorer.

    Un bruit de moteur.

    Ils ne sont plus nombreux à avoir des voitures. Encore moins à pouvoir s’offrir du pétrole. En alerte, Anoki se laisse glisser sur une corniche étroite. Il a les yeux qui dépassent. Un fourgon de la grande entreprise agricole s’arrête. Des hommes armés en sortent.

    “Il était là”

    Anoki regarde sous lui. Les mètres qui le séparent de la plage sont trop nombreux pour qu’il les compte mais les bottes crissent sur le gravier. Il prend appui sur une prise friable qui casse. Ses mains râpent contre la pierre, son menton rebondit sur la paroi. Soudain, ses doigts crochètent une faille. L’arrêt est abrupt. A l’aveugle, il cherche un appui pour ses pieds. Son corps le leste et ses doigts faiblissent. Il ne trouve que le vide là où la paroi devrait être. Il regarde. Une niche dans la roche. Si seulement il pouvait… Mais il n’y a pas de prise pour s’en approcher. Et l’ouverture fait au moins deux mètres de haut. Deux mètres de chute sans filet.

    Lorsque l’un des mercenaires apparaît au bord de la falaise, scrutant la mer et la plage, Anoki cesse de réfléchir et se laisse tomber. Son corps bascule. Il se coupe le souffle en atterrissant sur le dos mais il a réussi.

    Il reprend sa respiration. Un parfum impossible le saisit, venu des profondeurs de la roche, un parfum d’eau pure. Anoki se relève en oubliant la douleur. Des cordes fouettent la paroi. Par-dessus son épaule, il entrevoit les mercenaires de l’entreprise agricole glisser en rappel jusqu’à l’intérieur de la grotte.

    Ils sont derrière lui. Ils se déplacent avec habileté dans les conduits étroits où Anoki s’écorche coudes et genoux. Il doit trouver un passage. Il doit trouver l’eau. S’il trouve l’eau, tout ira bien.

    Anoki se rapproche du parfum, plus subtil que tous ceux qu’il a rencontrés dans sa carrière, une caresse pour son âme fatiguée. Si l’eau pure existe encore c’est qu’il y a un espoir. S’il peut les amener à la source, les mercenaires qui le talonnent l’écouteront peut-être. Eux aussi ils ont vu les plaines arides. Eux aussi ils vivent en craignant la pluie.

    Entêté par les nuances rares du parfum, Anoki perd son avance. Il n’a que le temps d’entendre la détente que l’on presse. Que le temps de sentir la poudre se mêler à l’air. Les mercenaires, après s’être assurés de sa mort, laissent là le dernier des nez de pluie.

    “Mission Accomplie”.

    De l’orifice qui lui perfore la nuque son sang malade coule avec lenteur, suit la pente naturelle de la roche, s’infiltre dans une ouverture étroite à un centimètre à peine de ses doigts inertes et, goutte à goutte, se mêle à un lac souterrain. Depuis une ouverture à flanc de falaise la lumière du soleil éclate en reflets irisés à la surface de l’eau à peine troublée, et baigne un jardin de mousses souterraines où affleurent quelques fleurs pales.

     

    FIN.

     

    Anaël  VERDIER

    Nez de Pluie...Anaël VERDIER


  • Commentaires

    1
    Cosson Nadege
    Jeudi 10 Août 2017 à 08:35
    Ça fait peur pour l'avenir en sachant que les hommes sont fous
    2
    JOLEME
    Vendredi 11 Août 2017 à 13:20

    Malheureusement c'est probablement à venir, malgré les cris d'alerte de la planète qui souffre !

     

    3
    bruno
    Dimanche 13 Août 2017 à 20:58
    Très belle alerte tout en poésie sur le devenir de notre planète. Ce message est puissant, bravo à l'auteure.
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