• Malgré tout, je vous aime...Eric COSTA

     

    Malgré tout, je vous aime

     

    Je traversais la salle immense et vide, et pris place autour du bureau rond, déposant mon pardessus huileux sur le dossier de mon fauteuil et essuyant mes mains sales sur mon costume.

    J’étais le dernier, et j’avais bien failli arriver trop tard.

    Liu Jieyi, Matthiew Rycroft, Piotr Ilitchov étaient déjà présents. Le visage sombre, de gros cernes sous les yeux, tous trois se tenaient immobiles et silencieux, le regard rivé vers le fauteuil garni de boutons, au centre du cercle, dans l’attente de sa venue. Le grand écran de contrôle qui nous surplombait affichait les images de la 5ème Avenue déserte, plongée dans l’obscurité, et de l’Empire State Building battu par la pluie. Les lumières du plafond clignotaient par intermittence, menaçant de s’éteindre.

    C’est alors qu’il entra. Personne ne se leva, personne n’applaudit. Ses cheveux salis par la pluie collaient à son front, et des traces sinistres maculaient son visage comme des larmes de honte. Il s’assit et balaya le conseil d’un air las. En l’observant, je me dis que nous étions allés trop loin.

    Pourtant, lorsque Nikky Haley sortit de sa poche une petite sphère bleue translucide, tous les yeux s’agrandirent et je me dis qu’il y avait peut-être encore un espoir. Il pressa un bouton, un déclic retentit et la sphère s’ouvrit en deux, dévoilant le message dont notre avenir dépendait.

    Je cessai de respirer.

    Il essuya ses lunettes dans sa chemise froissée, s’éclaircit la gorge et lut :

    « Chers enfants,

    Je vous ai aimés. Je vous ai portés. Je vous ai faits boire à mon sein, je vous ai nourris.

    Je vous ai écoutés lorsque vous parliez, chuchotiez ou hurliez. J'ai accueillis vos soupirs, vos joies et vos frissons. Je me suis faite l'écho de vos cris, espérant en vain que vous me comprissiez. Vous vous êtes blottis contre moi et je vous ai bercés lorsque vous sanglotiez.

    Je vous ai lavés, habillés, je vous ai tendu la main lorsque vous étiez perdus, je vous ai écouté, toujours, en tout temps et en tout lieu, qu'il fasse jour, nuit, que le soleil brûle ma peau ou que le froid la glace.

    Je vous ai donné tout ce qu'une mère peut donner ; énergie, attention, tendresse, jeunesse et beauté.

    Mes veillées furent si longues que mes cheveux sont tombés. Pour vous, je les ai fait repousser. Je les ai parés de fleurs et de parfums d’hiver, d’été, de printemps et d’automne. Je vous ai emmenés, chers enfants, à l'ombre des branches, où les chants d'oiseaux caressaient vos petits cœurs, où une brise tendre soufflait à vos oreilles.

    Je vous ai montré l’azur du ciel, le miroitement de la mer sous la lune, le scintillement des étoiles sur le drap de la nuit. Je vous ai baignés sous des cascades sublimes, dans des océans puissants, et vous avez ri dans leurs vagues chargées d'écume. Je vous ai enveloppés dans la fraîcheur des sous-bois aux odeurs d’humus, je vous ai plongés dans la fraîcheur des lacs de montagne et réchauffés dans la chaleur sèche des mottes de foin d'été. Je vous ai offert les turquoises de la mer de Chine, les ocres des déserts, le blanc miroitant de l’Antarctique, le pourpre et l’or, le violet de l’aube et le rose pâle du soir, toutes les nuances des plantes, des fleurs et des fruits.

    Et vous, chers enfants, après avoir joui de l'ombre des arbres, vous les avez abattus. Vous avez cultivé leurs fruits le long d'allées mornes et désertes, où vos épandages sont venus, tels des anges de la mort, étouffer les derniers souffles de vie. Pardonnez-moi, ma main tremble et j’espère que vous parvenez encore à me lire. Vous avez rendu ces fruits bons pour les yeux et mauvais pour le reste, et surtout pour vous-même. Ces lacs qui vous enveloppaient, vous les avez asséchés. Vous avez déplacé les fleuves de leur lit. Vous avez dépensé l’eau au cœur de déserts hérissés de maisons de jeux, cependant que vos pairs mouraient de soif plus loin vers le sud. »

    Haley releva la tête un instant, les yeux rougis, humides, avant de replonger dans sa lecture :

    « Vous avez sali. Vous avez sali les draps qui vous protégeaient et réchauffaient. Vous avez souillé, de vos chaussures pleines de boue, les dalles de pierre de mon entrée, le tapis de mon salon, le parquet de ma cuisine. Des ressources intérieures, amassées sur des milliers d'années, vous avez fait des sac plastiques qui ont étouffé les oiseaux avant de les remplacer, dans le ciel, comme des ombres et des fantômes.

    Vous avez tué. Pardonnez-moi, je tremble, pardonnez-moi, ma peau brûlée s’assèche et se déchire, glacée d’un côté, je transpire de l’autre, tous vos produits, vos avions et vos usines, vos gaz d’échappement, ont achevé l’atmosphère qui nous protégeaient tous. Et je meurs, mes enfants, je meurs.

    Je meurs comme le Tigre de Tasmanie, le Paresseux de Porto Rico, l’Eléphant de Chine, le Rhinocéros noir d'Afrique de l'ouest, le Loup d'Hokkaido, le Lion du Cap, la Tortue des Seychelles et j'en passe, il n'y a pas assez de lettres pour nommer tous ces animaux, insectes et plantes qui de votre fait ne sont plus, et ne seront plus jamais, il n'y a pas assez de mots pour les honorer, ces espèces millénaires que vous avez massacrées en quelques secondes.

    Et votre mère malade, désormais tellement malade, chers enfants, que toute votre volonté ne peut l’aider, est sur le point de rendre son dernier souffle. Une maladie trop avancée ne peut être enrayée. Vos recherches, vos pactes climatiques, vos tentatives individuelles ou collectives, les guerres que vous menez pour votre profit personnel de court terme, vous, pollueurs d'un côté, écologistes de l’autre, hypocrites des deux, sont sur le point de se terminer.

    Il est tard, chers enfants, il est très tard, trop tard, mais avant de disparaître, je voudrais que vous sachiez une chose.

    Une seule.

    Malgré tout, je vous aime.

    Votre mère. »

    Je ne pus décrocher le regard de Haley, qui reposa le message et nous observa d’un air grave. Je balayai la salle des yeux et réalisai que les autres membres étaient arrivés. Le premier ministre du Royaume-Uni avait pris place à ma droite, les présidents de la Chine et de la Russie, accompagnés de leurs épouses, à ma gauche, aux côtés de plusieurs grands industriels et financiers. Tous les membres du conseil de sécurité me firent penser à des enfants perdus. L’écran de contrôle, assailli de vagues noires et létales, semblait plongé dans le chaos.

    Lorsque Haley pressa un bouton de son fauteuil, les lumières grésillèrent et s’éteignirent d’un coup. Le tonnerre gronda, faisant trembler nos corps et nos âmes. Le siège des Nations-Unies vacilla sur ses fondations.

    Je suivis des yeux l’écran de contrôle. Manhattan rapetissait à vu d'œil.

    Puis l’Etat de New-York.

    Puis les Etats-Unis.

    Peu importait les tigres, les tortues ou autres éléphants, maintenant que les 142 familles les plus riches et les plus influentes avaient embarqué à nos côtés sur l’USS United Nations.

    Une fois de plus, l’homme prouverait qu’il sait trouver de nouvelles ressources et de nouvelles terres.

    FIN

    Eric COSTA

    Malgré tout, je vous aime...Eric COSTA


  • Commentaires

    1
    PLUME5508
    Mercredi 2 Août à 11:28

    j'ai beaucoup aimé ce texte à la fois beau et terriblement sombre ! bravo à l'auteur et espérons que son message ne restera pas lettre morte.

    2
    Cosson Nadege
    Mercredi 2 Août à 12:11
    Très beau un peu triste mais tellement vrai merci Patricia et bon vent a vous
    3
    JOLEME
    Mercredi 2 Août à 16:30

    A la première lecture de ce texte, j'ai ajouté 2 mots malheureusement automatiques  à la dernière phrase:

    Une fois de plus, l’homme prouverait qu’il sait trouver de nouvelles ressources et de nouvelles terres à détruire

    Très beau texte, qui ne sera qu'une triste réalité pour nos enfants, ou nos petits enfants

    4
    Vendredi 25 Août à 13:17

    Sublime et poignant!!

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