• Les Jours d'Avant...Bruno SANNA

     

    Les Jours D’Avant

    La journée la plus douloureuse de mon existence, je l’ai vécue le mardi 20 septembre 2016. À 15 heures, je devais enterrer mon père, assassiné une semaine plus tôt. Dans son bureau, au sein de son agence de pub dans laquelle j’étais moi-même employé, il était abattu d’une balle en plein cœur. À ce jour, la police judiciaire n’était sur aucune piste sérieuse. D’après les résultats de l’autopsie, la mort de mon père était due au coup de feu. Aucune autre violence physique n’avait été décelée sur son corps. Les enquêteurs n’avaient rien remarqué d’anormal dans son bureau. Aucun objet n’avait disparu, tout était en ordre. Il s’agissait d’un meurtre. L’enquête allait être longue et difficile.

    Je n’avais pas fermé l’œil de la nuit. Levée bien avant moi, mon épouse Carole m’avait préparé mon petit déjeuner. En entrant dans la cuisine, elle me prit dans ses bras. Sa peine était aussi palpable que la mienne. Il faut dire qu’elle était très proche de mon père. Notre étreinte fut interrompue par le retentissement de la sonnette de notre appartement. Surprise que l’on puisse être dérangé à une heure aussi matinale, Carole s’empressa d’aller ouvrir.

             — Bonjour madame ! Police nationale !

             — Bonjour messieurs. Vous avez des nouvelles de l’enquête ?

             — Votre mari est ici ?

             — Oui bien sûr.

             — Dites-lui de venir s’il vous plait !

    Lorsqu’elle vint me chercher dans la cuisine, j’ai pensé à tort que la police allait m’annoncer l’arrestation de l’assassin. Je me rendis à l’entrée. Sans prendre le soin de me prévenir, ils me passaient les menottes aux poignets.

             — Monsieur, vous êtes en état d’arrestation !

             — Pour quel motif ?

             — Pour l’assassinat de votre père !

             — Vous êtes venus chez moi uniquement pour m’annoncer ce genre d’ineptie ? Vous êtes dingues ?

              — Où allez-vous avec mon mari ? demanda Carole, les larmes aux yeux.

    Les fonctionnaires de police n’eurent que faire de mon épouse. Sans ménagement, ils m’emmenèrent avec eux. Arrivé devant le véhicule des fonctionnaires, je n’avais pas osé lever les yeux. Je savais que Carole regardait la scène derrière la fenêtre. Le véhicule démarra en trombe. Il ne fallut pas plus de dix minutes pour arriver au commissariat. De façon brutale, un des policiers me sortit de la voiture. Je fus escorté jusque dans le bureau du commissaire Dumoulin. On me libéra enfin de mes menottes.

              — Vous faites une grave erreur !! dis-je au commissaire en hurlant.

    Dumoulin se contenta de me regarder sans rien dire puis se leva. Très calmement, il dit :

              — L’erreur, c’est vous monsieur Karvan !

              — Mais de quoi parlez-vous ? Vous allez enfin me dire pourquoi je suis ici !

    Imperturbable, il posa devant moi un sachet transparent contenant une arme.

              — Cela ne vous rappelle rien ? me demanda-t-il d’un air satisfait.

    Je reconnus immédiatement cette pièce de collection. C’était un Smith et Wesson de 1950 qui appartenait à mon père, grand amateur de révolver. Il le gardait dans le tiroir de son bureau. C’était sa pièce préférée. Le commissaire Dumoulin m’annonça que mes empreintes se trouvaient sur la crosse. Impossible ! Elles ne pouvaient m’appartenir, je n’avais jamais été en contact avec cette arme. Le commissaire et son équipe faisaient fausse route. J’ai raconté, encore et encore, mon emploi du temps le jour du drame. L’heure avançait, j’étais toujours dans ce bureau. Les mêmes questions revenaient sans cesse. Le commissaire porta le coup de grâce lorsqu’il me signifia mon placement en garde à vue pour une durée de 48 heures. D’un ton catégorique, je fis savoir au commissaire qu’il était hors de question que je n’assiste pas aux obsèques de mon père.

              — Vous avez droit à un appel téléphonique, me dit-il.

    La seule personne que j’ai eu envie d’entendre à ce moment-là était Carole. Lui faire comprendre qu’il m’était impossible d’être présent pour les funérailles n’avait pas été simple. Ses sanglots me brisèrent le cœur. J’eus à peine le temps de lui demander de prévenir mon avocat qu’on me somma de raccrocher. Le commissaire donna ensuite l’ordre de me conduire dans ma cellule. Cet endroit était répugnant. L’odeur qui régnait dans ce cachot me donna la nausée. J’avais envie de vomir, c’était insupportable.

              — Karvan, il est 15 heures ! me signala un fonctionnaire de police.

    Me prévenir que la cérémonie religieuse venait de commencer, c’était de la provocation. Mon père allait rejoindre sa dernière demeure sans que je puisse l’accompagner. J’étais anéanti.

    Le lendemain matin, je fus réveillé par une agréable odeur de café. Quand j’ouvris les yeux, j’étais dans mon lit, chez moi. Je me rendis immédiatement dans la cuisine. Carole était là. Elle déjeunait comme si de rien n’était.

    — Qu’est-ce que je fais là ? J’étais en garde à vue et je me réveille chez nous !

    — Mais que racontes-tu ? me demanda-t-elle.

     

    J’étais pourtant persuadé d’avoir passé la journée au commissariat. Cela m’avait semblé si réel. J’étais complètement déboussolé.

    — Excuse-moi chérie, j’ai dû faire un mauvais rêve dont je ne suis pas tout à fait sorti.

    — Tu es sûr que ça va aller pour demain ? me demanda-t-elle inquiète.

    — Que fait-on demain ?

    — Demain c’est l’enterrement de ton père. 

    La perception du temps m’échappait. J’étais perdu.

     

    — Mais c’est aujourd’hui l’enterrement, pas demain.

    — Mon pauvre chéri, tu n’es vraiment pas bien.

    — Excuse-moi, je suis en pleine confusion, ça va aller, lui dis-je pour la rassurer.

     

    Je ne voulais pas l’affoler. Je subissais le contre coup de la mort de mon père. Nous avions passé la journée à régler les derniers détails. En fin d’après-midi, j’ai souhaité me rendre au funérarium. Dans la chambre où mon père reposait, la musique de Bach tournait en boucle. Debout devant le corps, je n’ai pas lâché une seconde la main de Carole. J’avais toujours l’impression d’avoir vécu cette journée au commissariat. J’eus le curieux sentiment d’être heureux de pouvoir assister à la cérémonie. Nous sommes restés jusqu’à la fermeture du funérarium. Contrairement à moi, Carole avait réussi à trouver le sommeil cette nuit-là. Ma seule obsession était de savoir pourquoi mon père avait été assassiné. Finalement, je m’endormis aussi. À mon réveil, ma femme n’était plus dans le lit. Je me suis d’abord dirigé dans la salle de bain. J’ai pris ma douche puis enfilé mon costume noir. En me croisant dans le couloir, Carole fut surprise.

     — Mais que fais-tu dans ce costume ?

    — Je sais, ça fait tôt pour le porter mais je n’aurai pas le temps de me changer.

    — Mais que racontes-tu ? Tu l’as acheté exclusivement pour l’enterrement de ton père ! Chéri, tu m’inquiètes !

    — Mais quel jour sommes-nous ?

    — Dimanche. 

    Ça devenait inquiétant. Je ne pouvais pas une fois encore être victime d’un mauvais rêve. Carole semblait ne pas avoir vécu la journée d’hier. Face à son discours qui paraissait être cohérent, je pris conscience que je vivais à reculons. Les lendemains étaient pour moi les jours d’avant. Même si cela était incompréhensible, je devais me ressaisir et ma chance était là. J’allais pouvoir connaître l’assassin de mon père. Il suffisait que je me rende dans son bureau à l’heure de sa mort. Les jours suivants, où plutôt les jours d’avant, s’étaient passés d’une façon très étrange. Les revivre une seconde fois fut particulier. Je n’avais rien dit de tout cela à Carole. J’aurais eu beaucoup de mal à la convaincre. Moi-même, je ne comprenais toujours pas ce qui m’arrivait.

    Mardi 13 septembre, je me suis levé avec une certaine angoisse. C’était le jour J. Carole avait pris quatre jours de vacances avec une amie, elle ne devait rentrer qu’en fin de soirée. Je suis parti de mon domicile à 7h30 et j’ai roulé à toute allure pour être certain d’arriver le premier sur les lieux. Mon père fut assassiné à 9h15 précises. Je ne pouvais me permettre aucun retard. J’étais heureux de revoir mon père vivant et en même temps apeuré de me retrouver face au tueur. À mon arrivée, je fus surpris. La voiture de Carole était garée sur le parking de l’agence. Le pire me vint à l’esprit. Et si c’était Carole l’assassin ? Comme un fou, je montai les trois étages du bâtiment. Je m’attendais à la trouver avec l’arme à la main, prête à tirer sur mon père. Mais la scène fut encore plus terrible. Ma femme et celui qui m’avait donné la vie échangeaient un baiser. Ils furent aussi surpris que moi. La honte semblait s’abattre sur eux. Sans réfléchir je me suis précipité derrière le bureau. J’ai ouvert le tiroir pour me saisir de l’arme.

    J’ai fermé les yeux puis j’ai appuyé sur la gâchette du Smith et Wesson de 1950. Je venais d’assassiner mon père…

     

    FIN

     

    Bruno SANNA 

     

    Les Jours d'Avant...Bruno SANNA


  • Commentaires

    1
    Bonneau
    Vendredi 28 Juillet 2017 à 06:47
    Très belle mais douloureuse intrigue ... bravo à l auteur.
      • Mardi 1er Août 2017 à 10:55

        Merci pour l'auteur. Je transmets les commentaires !

    2
    JOLEME
    Samedi 29 Juillet 2017 à 13:41

    Très belle nouvelle, intrigue simplement démontée

      • Mardi 1er Août 2017 à 10:56

        Merci pour l'auteur. Je transmets les commentaires !

    3
    Yann
    Mardi 1er Août 2017 à 09:44

    Pas mal du tout mon ami Bruno que j'ai !

    C'est marrant, je crois que j'ai reconnu ton style.... un signe ? ;-)

      • Mardi 1er Août 2017 à 10:56

        Merci pour l'auteur. Je transmets les commentaires !

    4
    cassandre
    Jeudi 3 Août 2017 à 10:15

    tres bonne intrigue ca donne envie de lire cela en roman. Bravo

    5
    Zitoune
    Lundi 7 Août 2017 à 14:49

    J'adore encore ! 

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