• La Fille qui Danse...Catherine MARQUEZE

     

     

    La fille qui danse


    comme si personne ne la regardait

     

    I

    Elle tourne en rond depuis plusieurs minutes. Comme un chat dans son panier. Elle se sent vide. Ressasse et ressasse sans cesse.

    Sa vie n’a plus de sens. Elle sort le matin pour travailler. Revient le soir. Seule dans cet appartement trop grand. Tous les hommes de sa vie sont partis, l’un après l’autre. Les enfants ont grandi et ont quitté le nid.

    C’est comme si, sans cet homme, le dernier qui l’a aimée, elle n’était plus rien. On lui a dit, tu vas voir, ça va passer. Mais ça ne passe pas. Elle marche sur un sol meuble, en espérant qu’il l’absorbe.

    Ce soir, comme tous les autres soirs, elle attend désœuvrée, sans savoir quoi.

     

    II

    Il jette ses clés sur le guéridon et se regarde dans le miroir.

    Il faut te reposer mon pote. Cela fait plusieurs jours qu’il accumule de courtes nuits. Un sourire satisfait éclaire son visage. Pour son âge, il se trouve assez beau mec. C’est ce qu’elles pensent toutes.

    Son père et son grand-père étaient aussi des « hommes à femmes » comme on dit. Ce genre d’homme charismatique doté d’une « gueule », auquel les femmes ne résistent pas.

    Son visage se crispe brutalement. Son père, il l’a enterré il y a à peine trois mois. Il est mort en faisant son jogging. Crise cardiaque, a dit le médecin.

    Il esquisse un geste comme pour écarter une mouche et tourne les talons vers le salon. Il choisit un disque de jazz, hausse le son du haut-parleur, puis va se servir un verre de vin.

     

    III

    Au travers de la cloison, elle entend Sinatra. Un air qui lui rappelle les soirées qu’elle passait il y a encore quelques semaines avec son homme. À nouveau, elle revit ce moment où il lui a dit : faisons un break si tu veux bien. Et puis, quelques heures après avoir prononcé cette phrase, ce SMS : j’ai tourné la page. Essaie de faire de même. Notre histoire, range-là au rayon des souvenirs heureux. Nos chemins se séparent là. Sois heureuse.

    Et ça s’était terminé comme ça.

    Des larmes coulent de ses yeux. Elle sait qu’elle devrait ne plus y penser, mais c’est plus fort qu’elle.

    Elle se lève du canapé et s’ébroue, comme pour arracher ces idées noires de sa tête. Mais Sinatra continue à se lamenter à côté.

    Quelques minutes plus tard, elle sonne vigoureusement chez le voisin.

     

    IV

    Bonsoir… fait-il, en la toisant de haut en bas.

    Pas mon genre, songe-t-il, pressé de refermer la porte.

    Je suis votre voisine. Ça vous ennuierait de baisser le son ?

    Hm. Je ne pensais pas que c’était si fort... Vous n’aimez pas Sinatra ?

    — Pas ce soir, non.

    Hm… OK, je vais baisser, fait-il en s’apprêtant à refermer la porte.

    Mais la fille reste plantée là, le fixant d’un air absent et se balançant au rythme de la musique, les bras serrés étroitement autour de son buste.

    Je peux faire autre chose pour vous ?

    Elle semble sortir d’un rêve éveillé, marmonne « Non » et tourne les talons.

     

    V

    Le silence est effrayant maintenant. Elle allume la télé et laisse son esprit vagabonder.

    Leur histoire n’était pas simple, mais ils se comprenaient. Une belle complémentarité positive, comme ils disent dans les bouquins qui parlent de couples. Car elle en a lu des bouquins. Pour comprendre pourquoi ça ne marche pas.

    Elle se rappelle leur rencontre. C’est lui qui a fait les premiers pas. S’il avait fallu compter sur moi, on y serait encore. Les rares hommes qui lui ont fait la cour, elle leur a cédé… reconnaissante. Elle s’est souvent sentie comme ces chiens errants qui s’attachent au premier maître qui leur tapote le museau. Pourtant, elle les a aimés. Aucun d’entre eux ne peut dire qu’elle n’a pas fait d’effort pour s’adapter et leur plaire. « Ah ça non, aucun ! »

    Elle sursaute au son de sa voix. S’adapter. C’est ce qu’elle fait de mieux. Pour qu’ils l’aiment. Mais ça n’a jamais suffi.

    Elle se redresse et va se poster à la fenêtre. Tiens, il pleut. Des passants courent se mettre à l’abri. Elle serre à nouveau les bras autour de son buste.

     

    VI

    Quelle foutue mal baisée, se dit-il en refermant la porte. Son téléphone sonne alors.

    Bonsoir, c’est Jacqueline.

    Jacqueline ?

    Pardon… la voisine de ta mère.

    Ah oui ! Jacqueline, pardon, j’avais la tête ailleurs.

    J’ai une mauvaise nouvelle à t’annoncer mon garçon.

    Le cœur qui s’arrête. Non, ça ne va pas recommencer.

    Ta maman… elle vient d’avoir un accident. Cette route, c’est un cauchemar. On a prévenu pourtant vingt fois la municipalité...

    L’empêcher de continuer de parler. Les mots qui restent bloqués au fond de la gorge.

    —… mais elle n’a pas souffert, m’a dit le médecin. Ça a été instantané.

    Il tombe à genou. Lâche le téléphone. Le temps passe sans qu’il bouge, le front posé sur le sol, les bras repliés contre son ventre.

    Il réalise qu’il est seul au monde. Personne avant lui. Personne après lui. Orphelin. Le vide l’entoure. Un vide infini. Oppressant. Il se met à sangloter comme un gosse sans pouvoir s’arrêter.

     

    VII

    Elle presse son front sur le carreau de la fenêtre. Ferme les yeux. La fraicheur de la vitre lui fait du bien. Alors, elle pose la paume de ses mains sur le carreau. Et se met à compter dans sa tête jusqu’à dix.

    Je suis à dix, j’ouvre les yeux, pense-t-elle machinalement. Comme lorsqu’elle jouait avec ses frères et sœurs. Elle sourit à ce souvenir. Elle ouvre les yeux et souffle sur le carreau. Puis, dans la buée, elle dessine un grand point d’interrogation sur lequel elle passe et repasse son doigt. La pluie redouble. En bas dans la rue, il n’y a plus âme qui vive.

    Elle referme les yeux.

    Pas le droit de sortir a dit la nourrice. Il pleut trop. Mais elle ne trouve pas les autres dans la maison. Elle enfile ses bottes, ouvre doucement la porte et file se cacher derrière la haie de rosiers. Les autres ne sont pas là, mais elle s’en contrefiche. Elle les a oubliés. Elle tend son visage vers le ciel, se met à laper la pluie tout en riant.

     

    VIII

    Épuisé, il tente de se relever. Il se sent comme une marionnette échouée sur le sol. Un rire de fou le secoue. Il attrape son smartphone et y cherche compulsivement quelqu’un à appeler. Vider son sac. Remplir sa solitude. Marine. Audrey. Charlène. Catherine. Muriel. Sandrine… Des rencontres d’un soir. Des potes aussi, mais aucun suffisamment intime pour qu’il puisse pleurer sur son épaule.

    Un gouffre se creuse dans sa poitrine. En apnée, il se lève et titube jusqu’à la fenêtre qu’il ouvre en grand. La pluie s’engouffre et lui fouette le visage. Immobile, il reste ainsi quelques minutes, les yeux fermés.

    Puis il ouvre les paupières. Le monde est tel qu’il était avant. Pourtant tout a changé.

    À cet instant, il entend la porte de la rue claquer. Une silhouette sort de la pénombre et s’arrête dans la lumière crue d’un réverbère ; pieds nus dans les flaques, elle ouvre les bras en croix et, les paumes tournées vers le ciel, le visage offert à la pluie, elle se met à danser en souriant.

    Il ne peut plus détacher son regard de cette fille. La pluie ruisselle sur ses cheveux, puis sur son corps que les vêtements trempés révèlent sans pudeur. Elle danse, presque nue, comme si personne ne la regardait.

    FIN

     

    Catherine MARQUEZE

     

    La Fille qui Danse...Catherine MARQUEZE


  • Commentaires

    1
    bruno
    Samedi 5 Août à 19:56
    En deux mots, bra vo. Texte profond. Félicitations à l'auteur.
      • CMarqueze
        Vendredi 11 Août à 07:34

        Merci beaucoup ! Je suis ravie que ce texte vous ait plu. CM

    2
    JOLEME
    Dimanche 6 Août à 16:59

    Très beau, j'ai adoré

     

    Bravo

      • CMarqueze
        Vendredi 11 Août à 07:34

        Merci Joleme. Cela m'encourage à continuer d'écrire. CM

    3
    Sylvie M
    Dimanche 6 Août à 22:49
    Bravo Catherine ! Très belle nouvelle, qui m'a laissée sur ma faim..... Que deviennent les personnages, se rencontrent ils, restent ils chacun avec leur solitude fabriquée ou subie ? C'est parti pour laisser notre imagination faire le reste !
      • CMarqueze
        Vendredi 11 Août à 07:36

        Merci beaucoup ! J'ai beaucoup aimé l'écrire... Chacun est libre l'imaginer la suite. J'ai ma petite idée ;-) CM

    4
    Zitoune
    Lundi 7 Août à 15:02

    J'adore toujours. 

      • CMarqueze
        Vendredi 11 Août à 07:36

        Merci beaucoup ! CM

    5
    Virginie
    Samedi 12 Août à 11:55
    Déjà le titre ...
    Bravo Catherine, c'est un plaisir de te lire et je suis très heureuse pour toi de cette continuité. Je t'embrasse et à bientôt j'espère.
      • CMarqueze
        Dimanche 13 Août à 14:40

        Merci Virginie :-)

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