• Déménageur...Bruno LEDOUX

     

     

    Déménageur

     

    Elle avait déposé deux panneaux de signalisation de déménagement vingt-quatre heures auparavant, juste au pied de l’immeuble. Elle était venue vérifier à plusieurs reprises que personne ne les déplaçait et n’occupait cette place si précieuse. Elle faisait les cent pas depuis presque une demi-heure, alors que le rendez-vous était fixé pour dans dix minutes. Un petit vent froid la faisait grelotter. Elle s’était habillée trop légèrement, d’un tailleur pantalon de tweed gris perle, d’une veste blazer courte et bien trop cintrée, d’un pull rose à col roulé trop fin. Il fallait qu’elle fasse plus jeune que les soixante-huit ans qu’elle venait de fêter quelques jours plus tôt. D’un geste machinal, elle ne cessait de replacer les mèches de ses cheveux blancs sous son foulard. Elle s’assurait que sa jolie perruque était bien en place. Ses grandes lunettes aux verres teintées glissaient sur son nez trop fin et poudré.

    L’utilitaire de vingt mètres cubes finit par arriver, parfaitement à l’heure. Elle jugea que l’homme qui descendit du camion avait le physique de l’emploi, mais elle s’attendait à en voir apparaître un second. Elle marqua quelques secondes de surprise avant de réagir au bonjour du déménageur.

    — Madame d’Andrésy ?

    Il lui tendit une main qu’elle hésita à prendre, elle oublia de retirer son gant.

    — Vous êtes monsieur Blondin, de la société Les déménageurs du Marais n’est-ce pas ? Comment se fait-il que vous ne soyez pas au moins deux ? Vous pensez pouvoir tout déménager seul ? Et dans les temps ?

    L’homme sourit avec bienveillance.

    — Sauf si vous vous êtes trompée question volume, je suis capable de vous vider un appartement de quarante mètres carrés en un temps trois mouvements. Vous inquiétez pas.

    Elle approuva d’un hochement de tête, comme s’il lui fallait encore quelques secondes pour être tout à fait convaincue.

    — Je vous demanderais de ne pas perdre de temps. Je suis assez pressée.

    Elle monta les trois marches de l’entrée, plaqua son bip près de l’interphone et laissa à l’homme le soin d’ouvrir grand les deux portes du hall d’entrée.

    À cette heure de la journée, la concierge s’absentait toujours un bon moment. Elle était passée se présenter quelques jours plus tôt, pour expliquer qui elle était et ce qu’elle venait faire. Heureusement que la petite nièce, actuellement à l’étranger, avait longuement parlé de sa charmante parente à cette concierge. Cela facilita les choses.

    L’appartement comptait un grand nombre de meubles anciens, de très bonne facture et de petite taille. Elle désigna à monsieur Blondin ceux qui devaient être emmenés, en faisant lentement glisser son index sur chacun d’eux, comme pour y imprimer une marque invisible.

    — Jolis meubles, fit le déménageur.

    — Oui admit-elle d’une voix émue. Ils sont tous signés. J’aime les vieux meubles, ils ont une histoire, des secrets. Ils sont un peu la mémoire des familles qui les ont possédés. 

    — Pour sûr, c’est pas du Ikéa.

    L’homme prit son temps pour jauger ce qu’il devait prendre et la façon dont il devait s’y prendre.

    — Normalement, tout doit rentrer sans problème fit remarquer la vieille dame. J’ai un peu l’habitude, jugea-t-elle utile de préciser.

    Elle prit un tabouret assez haut, qu’elle plaça dans un coin de l’appartement où elle pourrait surveiller monsieur Blondin sans le gêner.

    Le déménageur sortit, installa une petite rampe sur l’escalier du dehors et revint muni d’un diable, rouge pompier et qui semblait venir tout droit de chez le marchand tellement il paraissait neuf. Il y plaça le premier meuble, un secrétaire marqueté à décor de fleurs, avec beaucoup de précautions. Très bien, songea madame d’Andrésy, il ne manipule pas de l’Ikéa mais du Schlichtig.

    — Vous travaillez toujours seul ? demanda-t-elle.

    — En général oui, souffla-t-il en poussant doucement hors de l’appartement le diable lourdement chargé. Le petit secrétaire pesait finalement plus que l’on pouvait s’y attendre.

    Elle resta seule quelques secondes, le cou tendu pour surveiller monsieur Blondin puis descendit de son tabouret pour le rejoindre. Elle l’observa un instant en triturant ses mèches. L’homme faisait toujours montre de beaucoup de précaution. Son camion regorgeait de sangles, de cales, de housses de protection, de couvertures et autres morceaux de caoutchouc de formes diverses. Très bien jugea madame d’Andrésy. Mais il était lent. Ses gestes lui semblaient un peu hésitants, comme s’il ne possédait pas tous les automatismes de son métier.

    — Vous déménagez souvent des meubles ?

    L’homme esquissa un sourire qu’il camoufla aussitôt par une grimace d’effort, vérifiant pour la nième fois le serrage d’une sangle.

    — Je suis idiote. Quand on est déménageur, on déménage forcément des meubles. Et même préférentiellement des meubles.

    Elle le suivit à nouveau, lui et son diable rouge, dans l’appartement où elle se rassit à la même place.

    — Vous travaillez depuis longtemps dans ce métier ? Je veux dire... Mais elle ne finit pas sa phrase et combla le silence en tapotant sur une petite table.

    Monsieur Blondin marmonna un oui étouffé tout en soulevant une adorable commode décorée elle aussi de marqueterie, mêlant bois précieux et ivoire.

    — Deloose, un ébéniste du 18ème précisa-t-elle en l’accompagnant une nouvelle fois à l’extérieur. Mon père était historien, spécialiste du siècle des philosophes.

    Le déménageur continuait à sourire poliment, très concentré. Le va-et-vient entre l’appartement et l’utilitaire se poursuivit ainsi pendant trente bonnes minutes.

    Plus elle observait monsieur Blondin et plus il lui paraissait évident que cet homme n’était pas un professionnel. Un homme au chômage qui se débrouille comme il peut pour vivre songea-t-elle. Et que fais-je d’autre, après tout ? Moi aussi je me débrouille pour vivre.

    Il ne restait plus que deux meubles à charger.

    — Je n’ai pas suivi les traces de mon père dit-elle à l’attention d’un monsieur Blondin de plus en plus distant, le regard fuyant. Ou peut-être pourrait-on dire que si, d’une certaine façon. Mais la vie est faite de hauts et de bas. Elle vous oblige souvent à emprunter des chemins inattendus. C’est ainsi. Il faut éviter de juger les actes d’autrui. Car on possède rarement toutes les clés pour les comprendre.

    Monsieur Blondin regarda madame d’Andrésy quelques secondes dans les yeux, sans rien dire. Il semble surpris, songea-t-elle, peut-être a-t-il compris mes propos.

    Le dernier meuble venait d’être calé, sanglé, protégé. Pendant qu’elle fermait l’appartement, monsieur Blondin rangea son matériel. Ils se retrouvèrent sur le trottoir, hésitant quelques secondes sur la manière de conclure cette première partie du déménagement. Finalement, madame d’Andrésy lui rappela l’adresse où il était convenu qu’ils se retrouvent d’ici une heure, du côté de Massy. Elle regarda s’éloigner l’utilitaire, vaguement mal à l’aise. Ce n’était pourtant pas la première fois qu’elle cambriolait un appartement du 16ème aussi luxueusement meublé. Mais se faire doubler, ce serait bien la première fois...

     

    FIN

    Bruno LEDOUX

     

     

    Déménageur...Bro LEDOUX

     


  • Commentaires

    1
    Bonneau
    Mardi 25 Juillet à 06:40
    Bonneau
    Surprenant , raffiné et rassurant... belle remise en question des représentations et bel amusement pour débuter une journée ... Merci à l auteur pour ce délicieux moment de lecture.
    2
    Nadege Cosson
    Mardi 25 Juillet à 08:44
    C'est un début qui me plait beaucoup BISOUS
    3
    JOLEME
    Samedi 29 Juillet à 13:48

    Frais, grave, et rappel que "l'habit ne fait pas le moine" et que "l'âge ne fait rien à l'affaire". La reconversion se profile...

    4
    Zitoune
    Lundi 7 Août à 14:44

    J'adore aussi ! 

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